Expo Calvin 2009

Texte tiré de l’exposition « Calvin 2009″

Héritiers de Calvin

calvin_01.pngNous sommes tous, citoyens et citoyennes d’ici et d’aujourd’hui, héritiers de Jean Calvin.

L’humaniste, juriste et théologien français du XVIème siècle, n’est pas seulement l’une des principales figures de la Réforme, il est aussi l’un des penseurs qui ont le plus influencé l’évolution du monde occidental et l’ont fait entrer dans l’ère moderne.

On a, hélas, gardé de ce personnage majeur de l’histoire une image trop réductrice, voire caricaturale, et largement oublié qu’à côté d’indiscutables zones d’ombre, il a eu un rayonnement très positif sur de nombreux secteurs clés de notre société : l’Eglise bien sûr, mais aussi la formation, la culture, la démocratie, la justice sociale, la solidarité, l’économie, etc …

Un monde en pleine transformation

Quand Calvin nait, ce monde est en pleine transformation politique, sociale, scientifique, technique, culturelle. La Réforme dont il sera l’un des personnages clés ne peut pas être dissociée de ce contexte. Elle est une des manifestations de la profonde mutation que connaît la société européenne entre le XIVème et le XVème sicèle.

Sortrant du Moyen-Age et de son système féodal, le monde occidental ouvre grand ses horizons sur tous les plans. C’est le développement de la pensée humaniste, centrée sur l’individu et son épanouissement.

C’est la Renaissance dans tous les domaines des arts. C’est la découverte de la planète, derrière Christophe Colomb et les autres grands explorateurs. C’est une meilleure prise de conscience de sa nature même et de sa position dans l’univers, grâce aux progrès des sciences et des techniques. C’est le développement de la bourgeoisie, de l’économie de marché.

Ce foisonnement de nouvelles connaissances et de nouvelles idées va pouvoir se répandre comme jamais auparavant grâce à l’invention de la typographie par Gutemberg (le principe de l’imprimerie était connu en Chine depuis longtemps). Le développement de l’information jouera un rôle essentiel dans un mouvement qui est aussi celui d’une révolte contre les abus de pouvoir et la décadence morale des souverains et de leurs cours, tant religieux que laïques. La république, la démocratie, les régimes libéraux et sociaux sont encore loin, mais cette époque en contient les premiers germes …

Quelques repères

année Calvin l’Eglise le monde
1509 Naissance à Noyon le 10 juillet Basilique Saint-Pierre de Rome en chantier En Angleterre Henry VIII accède au trône. Anglais, Portugais et Espagnols poursuivent leurs conquêtes territoriales en Amérique, en Asie et en Afrique.
1517   Thèses de Luther à Wittemberg : début de la Réforme Première expédition des Espagnols dans les cités mayas au Mexique.
1520   L’Edit de Worms condamne les thèses de Luther Magellan franchit le détroit qui portera son nom
1528 Début des études de droit à Orléans puis à Bourges   Décès des peintres Dürer et Grünewald
1531   Décès de Zwingli et de Oecolampade Henry VIII rompt avec le pape
1535 Après sa conversion et fuite de Paris, exil à Bâle et à Ferrare Première Bible en français (Olivétan, Neuchâtel) Jacques Cartier exploire le Canada. L’Angleterre annexe le Pays de Galles
1536 Première parution de l’Institution de la Religion Chrétienne à Bâle, installation à Genève Concorde de Wittemberg entre Luther et Bucer La France envahit la Savoie qui perd Genève. Michel-Ange commence le Jugement dernier
1538 Banissement de Genève, installation à Strasbourg    
1540 Mariage avec Idelette de Bure   Première pomme de terre en Europe
1541 Retour à Genève, publication des Ordonnances ecclésiastiques La Réforme en Islande Globe terrestre de Mercator, décès de Paracelse
1545   Début du concile de Trente Ambroise Paré publie son traité de chirurgie
1546   Décès de Martin Luther Naissance de Tycho Brahé, astronome danois
1547   Début de la contre-réforme Naisance de Cervantès, décès de François 1er
1549 Décès de son épouse Idelette Consensus de Tigurinus entre Calvin et Bullinger  
1559 Fondation de l’Académie   Elisabeth 1 reine d’Angleterre, Marie Stuart reine de France
1562   Début des guerres huguenotes en France Pieter Breughel l’Ancien peint Le Triomphe de la Mort
1564 Décès à Genève le 27 mai   Naissance de Shakespeare, de Galilée, premiers crayons

 

Un homme de grande culture

Humaniste influent, théologien d’envergure, juriste éclairé, polémiste redouté. Un ascète sévère, certes, mais pas autant que les querelles de religion nous en ont fait la caricature. Une figure d’exception de toutes façons, dont l’existence abrégée par la maladie à moins de 55 ans a été d’une grande intensité. Tel est Jean Calvin, né le 10 juillet 1509 à Noyon, en Picardie, mort le 27 mai 1564 à Genève.

Fils d’un notable qui le destine à la prêtrise, doué pour les études, bénéficiant dès ses 12 ans d’une rente de l’Eglise, il mène de brillantes études, d’abord en théologie à Paris, puis en droit à Orléans et à Bourges, et enfin littéraires au Collège Royal de Paris. Rapidement il manifeste une étendue de connaissances et des qualités de débatteur et de promoteur exceptionnelles, qu’il met au service de ses convictions humanistes et réformatrices, fortement influencées par Erasme et Luther.

Sa notoriété croissante à ce titre l’expose à de sérieux ennuis dans une royaume de France qui réprime sévèrement la progression des idées réformées. Peu après sa conversion, qui intervient entre sa 20ème et sa 25ème année, il doit s’éloigner de Paris. Réfugié à Bâle, il y rédige l’ouvrage majeur qu’il fera évoluer tout au long de sa vie : L’Institution de la Religion Chrétienne, premier exposé complet de la foi protestante en langue française, inspiré des thèses de Luther, qui est édité en 1536. La même année, de passage à Genève, il s’y fait retenir par Farel pour l’aider à consolider la Réforme instaurée en 1535. Il y reste deux ans, s’efforçant de réorganiser l’Eglise de Genève, mais se heure à une hostilité qui finit par le faire repartir.

Il retourne d’abord à Bâle, puis à Strasbourg. Là, il épouse à 31 ans Idelette de Bure, la veuve d’un de ses amis, déjà mère de deux enfants. Ensemble, ils auront un fils. Tous décèdent en bas âge, sa femme elle-même mourant prématurément, 9 ans après leur mariage.

Entre-temps, il est rappelé à Genève en 1541 pour y réorganiser une ville et une Eglise en proie au désordre. Cette fois, il y impose ses idées (non sans résistance), y devient un leader non seulement ecclésiastique mais politique et pédagogique. Il y fonde notamment l’Académie qui forme de nombreux théologiens réformés.

Il y finira ses jours après avoir fait de la ville une capitale intellectuelle européenne, y avoir attiré et accueilli de très nombreux réfugiés huguenots et vu la population totale doubler. Emporté par la maladie, il se fait inhumer anonymement, de sorte qu’aucune pierre tombale ne signale sa dernière demeure.

L’un des plus importants personnages de la Réforme

Il n’est ni le premier ni le seul, bien sûr. En fait, si les idées fondamentales de la Réforme plongent leurs racines jusque dans les premiers siècles de l’ère chrétienne (la pensée d’Augustin d’Hippone, par exemple), c’est surtout à partir du XIIIème siècle que s’intensifient les mouvements visant à ramener l’Eglise à l’essentiel, en particulier au sein d’ordres religieux comme les franciscains ou les cisterciens.

S’inscrivant dans la lignée des pionniers tels Wycliffe, Hus et surtout Luther, Calvin est un réformateur de de la deuxième génération.

Une nouvelle vision de l’individu

Une nouvelle vision de la position de l’individu dans son environnement, de son destin, de sa relation à Dieu. A la fois progressiste et conservatrice, répondant à la conscience aiguë qu’avait Calvin de son époque, et étonnamment prémonitoire des besoins actuels.

C’est ce qu’on peut retenir d’essentiel de la doctrine de Calvin. Elle met particulièrement en évidence la responsabilité de l’homme envers ses semblables et l’ensemble du vivant, mais aussi de l’humilité qu’il doit concerver par la conscience de ses limites, et notamment de la relativité de sa liberté.

La théologie de Calvin peut se résumer en quatre principes essentiels :

Rien que le Christ. Notre seul intermédiaire avec Dieu, c’est son fils Jésus-Christ, à la fois Dieu et homme. Cette relation directe entre Dieu et le chrétien implique aussi la reconnaissance que seul Jésus-Christ peut sauver l’homme du péché qui est sa condition actuelle, conséquence de la chute d’Adam.

Rien que la Grâce. Pécheur, imparfait, l’être humain n’est pleinement accepté, son existence justifiée, que par la seule grâce de Dieu. Autrement dit : Dieu offre son amour à tous ceux qu’il a élus, sans autre condition.

Rien que la Foi. C’est donc uniquement par sa foi, c’est-à-dire la confiance qu’il met en Dieu et l’obéissance à sa Parole, que l’humain peut être sauvé, atteindre la plénitude de son existence. Il ne peut l’acquérir ni par ses œuvres, ni par ses prières ou l’accomplissement de rites.

Rien que la Bible. L’Ecriture sainte est la seule référence valable pour légitimer aussi bien le message et l’action de l’Eglise que les œuvres humaines. L’Eglise elle-même doit être en réforme permanente, c’est-à-dire examiner d’un regard critique la conformité à la Bible de ses pratiques et de ses enseignements.

Ces quatre principes qui peuvent sembler réduire l’individu à une soumission intégrale et le priver de libre arbitre expriment une vision optimiste et positive, en réponse aux angoisses du temps. L’homme n’est pas livré à lui-même, mais il peut s’en remettre à un père aimant, à un maître juste. Il doit se reconnaître imparfait pour tendre à s’améliorer, admettre que sa liberté est limitée. La vie est un don, un cadeau à faire fructifier. Le monde a un sens. C’est un espace dont Dieu nous confie la responsabilité collective, la gestion prévoyante et respectueuse.

Après maintes querelles et controverses, on comprend aujourd’hui que cette vision était celle d’un humaniste aspirant au respect et à la responsabilité des individus, tout en posant des limites à l’ambition et à l’orgueil et en rappelant la primauté de l’intérêt et des valeurs supérieures sur les motivations égoïstes.

L’Eglise : « mère des croyants »

C’est ainsi que Calvin définit l’Eglise. Elle les nourrit, elle les éduque, elle les réunit, elle les élève. Elle n’existe pas par la volonté des chrétiens, mais par la volonté de Dieu. C’est son moyen d’amener les humains au Christ, par la prédication de l’Evangile et par les sacrements. Elle matérialise en somme le lien entre Dieu et les humains. Il ne peut donc y avoir de salut hors de l’Eglise.

La foi chrétienne, comme le message de l’Evangile, sont individuels et personnels, mais ils doivent s’exprimer au sein d’une communauté. Et c’est la responsabilité des chrétiens d’organiser au mieux cette communauté pour qu’elle remplisse sa mission. Dans cette vision calviniste de l’Eglise, on trouve ainsi les notions essentielles d’unité, de communauté, d’autonomie de l’Eglise par rapport à l’Etat.

Calvin a consacré beaucoup d’énergie à l’organisation de l’Eglise. En rupture avec la hiérarchie catholique, il affirme que le seul souverain de l’Eglise est Jésus-Christ. Les ministres ne sont que ses représentants, les exécutants de l’autorité de Dieu. Ils assument quatre offices majeurs : conduite spirituelle pour les pasteurs, enseignement pour les docteurs ou professeurs, sercices sociaux pour les diacres et conduite morale pour les anciens qui forment, avec les pasteurs, le consistoire.

Calvin voulait que la participation au culte fasse appel à tous les sens des fidèles. Il a ainsi accordé une grande importance à la musique, en promouvant le chant des psaumes, ainsi qu’au partage du pain et du vin dans la communion.

Le réformateur n’a jamais voulu diviser l’Eglise, mais a toujours considéré son unité comme une exigence fondamentale, et œuvré dans ce sens. Malgré sa réputation d’intransigeance, il a souvent montré son aptitude au compromis dans ce but. Avec son ami zurichois Bullinger, il a ainsi unifié le protestantisme suisse autour des valeurs essentielles.

Un contestataire contesté

Personnalité complexe et remuante, Calvin a été un contestataire fortement contesté ! De son vivant et jusqu’à nos jours, les prises de position contradictoires sur ses contradictions, supposées ou réelles, se sont multipliées avec, parfois, une intensité et même une violence étonnantes.

Outre les polémiques multiples sur ses idées, on lui a reproché d’être intolérant, tyrannique, voire cruel. Ces controverses s’expliquent souvent par la virulence des rivalités et querelles religieuses qui ont sévi durant des siècles. Elles tiennent aussi parfois à la méconnaissance du contexte : un XVIème sicèle aux mœurs beaucoup plus rudes que celles de nos démocraties actuelles.

Le cas Servet est le plus illustre des « procès » intentés à Calvin. Michel Servet, médecin, géographe et théologien d’origine espagnole, contestait publiquement la trinité, affirmant que Jésus n’était pas Dieu au même titre que le Père, mais une émanation de la divinité. En ce temps-là, dans toute l’Europe, une telle position valait à son auteur la peine de mort. Condamné en France, Servet chercha refuge dans la Genève de Calvin, espérant y trouver plus de tolérance. Ce ne fut pas le cas. Il y fut aussi condamné à la peine capitale et exécuté. Calvin, qui voyait dans Servert un ennemi de la Réforme, alors qu’il devait lutter pour en maintenir les acquis à Genève, ne fit rien pour empêcher cette exécution.

Autre grand sujet de controverse : la théorie de la double prédestination que défendait Calvin. Selon lui (qui reprenait la thèse du théologien du Vième siècle Augustin, thèse également partagée par Luther) Dieu a choisi d’avance qui sera sauvé et qui sera damné. Mais il « positive » cette vision en affirmant que se reconnaître croyant est signe que l’on fait partie des élus.

On peut aussi citer la dispute entre protestants sur la Cène. Luther défendait l’idée que la Christ est présent localement dans le pain et le vin de la Cène. Zwinglli affirmait au contraire le caractère purement symbolique de la communion. Calvin, en proposant une interprétation spirituelle du mystère (c’est par le Saint-Esprit que la présence du Christ se manifeste dans la Cène), permit d’unifier les positions des réformés suisses. Mais ce compromis durcit l’opposition avec les luthériens allemands.

Une Eglise éducative et évangélique

Libérer les humains des craintes, supersititions et incertitudes, leur donner une espérance en l’avenir, un cadre de vie fiable, est une préoccupation constante de la Réforme. Dans cette prespective, Calvin s’engage non seulement sur le terrain théologique, mais aussi en matière politique, sociale, économique.

Sa vision d’une Eglise et d’un Etat clairement indépendants l’un de l’autre, mais cependant au service commun de la volonté de Dieu, et surtout la manière dont il l’a mise en pratique, ont pu paraître tantôt ambiguës, tantôt pragmatiques. Certains ont pu voir en lui une sorte de dictateur théocratique, d’autres un pionnier des principes démocratiques.

Fondamentalement, pour Calvin, l’Eglise et l’Etat ont chacun leur propre domaine d’activité. Mais ils ne sont nullement étrangers l’un à l’autre. Le réformateur ne s’est jamais fait faute d’intervenir auprès des détenteurs du pouvoir temporel, tant dans sa cité de Genève qu’en France ou en Angleterre. Que ce soit pour les inviter à soutenir les objectifs de la Réforme ou du moins pour en protéger la libre expression.

Pour lui, en effet, la mission de l’Eglise est autant éducative qu’évangélique. Et elle s’adresse à tous les fidèles, donc aussi bien aux policiers, aux magistrats, aux commerçants, aux médecins, qu’aux agriculteurs, aux artistes, aux ouvrier, etc …

Les gouvernants, eux, doivent être au service de la volonté de Dieu. Ils doivent dès lors assurer la protection de l’Eglise, au besoin lui prêter main forte pour s’opposer aux hérétiques … dont bien sûr les protestants ne font pas partie ! En retour, chacun doit se soumettre aux lois civiles, pour autant du moins qu’elles ne contreviennent pas à la volonté divine.

En somme, Eglise et Etat ont partie liée pour garantir, chacun à sa manière et dans sa propre sphère, une vie communautaire harmonieusement réglée.

Père de la démocratie moderne ?

Calvin a-t-il été l’un des « pères » de la démocratie moderne ? La question est controversée.

Dans l’Eglise et la cité de Genève, lui-même a instauré, et en partie exercé, un pouvoir qui n’était pas démocratique. Pourtant, sa pensée et son œuvre ont fourni les bases de plusieurs notions clés qui fondent aujourd’hui nos démocraties : droits fondamentaux, liberté de conscience, responsabilité sociale, principe de l’Etat de droit, égalité devant la loi …

Dans l’organisation de son Eglise, Calvin a introduit une forme de représentation populaire : les Anciens. Ces membres expérimenté de la communauté, choisis parmi les fidèles, composaient, avec une délégation des pasteurs, le consistoire chargé de veiller au respect de la loi ecclésiastique par les paroissiens. Ces derniers n’avaient toutefois pas la possibilité de les élire eux-mêmes, pas plus que les autres titulaires de fonctions ecclésiastiques. On était encore loin de l’idéal démocratique, mais il s’agissait tout de même d’une ébauche de gouvernance représentative. Elle faisait d’ailleurs partie d’une habile stratégie de répartition et d’équilibre des pouvoirs, empêchant leur concentration entre trop peu de mains.

C’est pourtant surtout par sa contribution au développement de la notion de liberté et de conscience que Calvin a été l’un des forgerons des libertés fondamentales. Cette notion découle logiquement de la suprématie de la loi de Dieu. Le premier devoir du chrétien est de se soumettre à la volonté divine. Dans l’ordre des choses, les lois édictées par le pouvoir politique doivent s’y conformer, mais si elles y contreviennent, alors le chrétien est légitimé à s’y opposer pour privilégier le respect de la loi divine. Cela implique donc qu’on lui reconnaisse le droit de se référer à sa conscience. Calvin, il est vrai, excluait que ce droit s’applique à ceux qui, en conscience, contestaient peu ou prou les dogmes de la « vraie religion ». D’autres après lui sont allés plus loin !

Une justice équitable

Par sa formation de juriste et la qualité de sa réflexion sur la loi, Calvin a apporté une contribution majeure à l’évolution de la justice et lui a donné un fondement éthique solide. Même si sa propre pratique de la justice s’est apparentée plus souvent qu’on s’y attendrait au règlement de compte brutal.

Il faut se rappeler que la justice, au temps de Calvin, était souvent expéditive et dure, multipliant les sanctions humiliantes et même les exécutions capitales contre tous ceux qui s’écartaient de la norme. Le réformateur lui-même s’est montré souvent justicier impitoyable, cautionnant à maintes reprises la peine de mort contre ceux qu’il considérait comme hérétiques. Au contraire de son opposant Castellion qui affirmait, à propos du cas Servet, que « tuer un homme ne n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme ».

En même temps, Calviin a été de ceux qui ont fait progresser la notion d’égalité de tous devant la loi, et qui ont mis en lumière la nécessité d’un ordre judiciaire équitable pour l’équilibre d’une communauté humaine. Pour lui, la justice des hommes doit être à l’image de celle de Dieu qui « n’a point une puissance tyrannique ou désordonnée », mais qui « fait tout de manière équitable ». Il souligne que l’ordre judiciaire, c’est-à-dire l’expression claire de ce qui est permis et interdit, ainsi que les sanctions prévues contre ceux qui ne respectent pas la loi, est indispensable à la paix sociale.

La consistoire, qui était en quelque sorte l’organe judiciaire de son Eglise genevoise, veillait certes avec rigueur au respect de la moralité chrétienne par les paroisses, mais il s’est aussi montré spécialiste de la conciliation, notamment dans les conflits conjugaux, et pionnnier des droits des femmes puisqu’il reconnaissait, en particulier, le droit au divorce des épouses bafouées, cas unique en Europe au XVIème siècle.

Une priorité : l’enseignement

Offir à tous, sans distinction, un enseignement de qualité a été une préoccupation constante de Calvin. Au service de cette volonté, il a mis un vrai talent pédagogique, mais aussi un sens politique évident.

En diffusant ses idées dans la langue populaire, le français, et pas seulement comme ses prédécesseurs dans la langue savante, le latin, il faisait œuvre de vulgarisation efficace. La progression de la Réforme dans l’espace francophone doit beaucoup à cette diffusion intensive, appuyée par le développement d’une florissante activité de l’édition et de l’impression à Genève. En fondant l’Académie, il a assuré la formation de milliers de nouveaux pasteurs réformés venus d’un peu partout puis retournés dans leur pays pour propager les idées calvinistes.

En 1541, à son retour à Genève, Calvin avait déjà inscrit dans les Ordonnances ecclésiastiques le projet de créer un établissement d’enseignement supérieur, plus spécifiquement destiné à former les pasteurs et les élites laïques de la Réforme.

La fondation de l’Académie de Genève, en 1559, soit cinq ans avant son décès, a sans doute constitué pour Calvin une sorte de couronnement de sa carrière. Ancêtre de l’Université de Genève, cet établissement placé sous le rectorat de Théodore de Bèze, s’est d’emblée assuré la collaboration de professeurs de grande valeur. Il a rapidement acquis une réputation internationale, attirant des centaines d’étudiants d’un peu partout et s’imposant comme modèle de nombreux autres établissements d’enseignement supérieur. Sa fondation ayant coïncidé avec la constitution clandestine de l’Eglise Réformée de France, l’Académie de Genève a notamment joué un rôle de pourvoyeur de pasteurs pour les plus de deux mille paroisses réformées recensées dans l’hexagone au début des années 1560. « Envoyez-nous du bois et nous vous renverrons des flèches » avait écrit alors Calvin à ses compatriotes.

User des ressources naturelles avec modestie et responsabilité

La nature, l’ensemble de la création, constituent l’espace donné par Dieu aux humains, et ceux-ci doivent le respecter comme tel et non en user comme s’ils en étaient libres détenteurs. Tout dommage infligé à la nature est une offense faite à Dieu. Sans qualifier Calvin d’écologiste avant la lettre, cet enseignement reste adatpé à notre temps comme il l’était au sien.

L’humain est le centre de la création, la plus aboutie des créatures. Ce statut particulier lui donne une prédisposition à dominer le reste de la nature, mais en même temps la responsabilité de sa préservation.

Le message de Calvin évoque ainsi souvent la splendeur de la création comme démonstration de la gloire de Dieu. Il encourage à s’en délecter les sens, mais à en faire usage avec modération. Il affirme que le gaspillage des ressources naturelles, bien que données en abondance par Dieu, est un péché parce qu’il équivaut à priver d’autres humains de la part que Dieu leur a aussi destinée. Il reconnaît la merveilleuse disposition naturelle de l’humain à découvrir, inventer, reculer toujours les limites de ses connaissances et possibilités. Mais il y impose la limite que l’innovation ne doit jamais mettre en péril l’ordre naturel, déboucher sur des productions inutiles ni inciter l’humain à se départir de la modestie et de la simplicité. Il légitime la propriété et la culture du sol, mais en l’assortissant du devoir de l’exploiter de manière à le laisser à nos après-venants dans un état équivalent, voire supérieur, à celui où nous l’avons reçu.

Cette vision d’un humain à la fois partie intégrante de la création mais nanti d’une mission de « gardiennage » à son égard est d’une remarquable « modernité ».

La responsabilité sociale de l’Eglise

Servir ses semblables : juste après « glorifier Dieu », c’est la vocation fondamentale de l’être humain, selon Calvin.

La solidarité, la responsabilité sociale, sont ainsi des composantes essentielles de l’enseignement du réformateur. En instaurant le service des diacres, en organisant l’Hôpital général ou en accueillant à Genève des milliers de réfugiés protestants, Calvin a donné à ce principe des applications remarquables. Son intelligence sociale a influencé durablement l’évolution de la société.

Juriste et théologien, Calvin a toujours été soucieux d’un ordre, civil et religieux, qui place au premier plan le bien commun et réfrène toute forme d’égoïsme et d’accaparement. Pour lui, tout chrétien doit assumer sa part de responsabilité dans le fonctionnement harmonieux de la communauté.

La solidarité n’est pas seulement un devoir envers les plus faibles, c’est une nécessité naturelle : nous devons tous, fondamentalement, mettre en commun nos dons pour pouvoir nous réaliser pleinement. Car Dieu n’accorde à personne une perfection telle qu’il puisse se suffire à lui-même. Chacun a donc besoin des autres. C’est aussi le sens principal du travail auquel chacun doit s’astreindre : servir son prochain dans l’intérêt de tous.

Cette prespective éthique a eu des effets spectaculaires sur le développement de Genève notamment. Durant les « années Calvin », la ville a pratiquement doublé sa population, par le nombre des réfugiés protestants que le réformateur y a attirés. Les nouveaux arrivants grossissaient généralement les rangs de ses partisans. Mais la communauté en a largemnet bénéficié puisque les immigrés réformés étaient souvent des gens à qualification professionnelle et niveau socio-économique élevés, qui ont considérablement développé des secteurs tels que le commerce, la banque, la manufacture, l’artisanat d’art, …

Calvin et le capitalisme

Ont-ils plus que des initiales en commun ? On a souvent dit que l’éthique protestante a favorisé le développement de l’économie capitaliste.

La valeur accordée par le calvinisme au travail, à l’épargne, ou la légitimité qu’il reconnaissait aux prêts contre intérêts peuvent appuyer cette thèse. Mais la modération dans la consommation, la dimension sociale qu’affirme fortement le pensée réformée peuvent tout autant contenir les ferments d’une critique du système capitaliste. En fait, la pensée de Calvin en matière d’économie synthétise le plein sens du mot : gestion des biens, parcimonie, organisation. Elle apparaît objectivement plus proche du socialisme chrétien que du libéralisme sauvage.

Contrairement à une vision très répandue au XVIème siècle, celle d’un monde proche de sa fin, Calvin avait et prêchait une position plus optimiste. Dieu créateur du monde, seul propriétaire de toute chose, s’active en permanence à prendre soin de sa crétaion. Et il a assigné aux humains la mission de cogérer, en son nom, ce patrimoine vital.

C’est pourquoi le travail est un devoir, l’oisiveté un vice : chacun doit prendre sa part de responsabilité dans la gestion de bien commun. Mais cette vocation de l’homme au travail est une volonté de Dieu qui lui offre ainsi une des manières de se rapprocher de lui, travailleur suprême, tout en se réalisant. De ce fait, aucun humain n’a le droit de contraidre son prochain au travail, ni de le priver de la possibilité de travailler. Ce qui implique que l’esclavage, comme le chômage, sont intolérables.

C’est pourquoi aucun bien comme aucun travail n’est méprisable. En revanche, l’abus ou l’accaparement des biens, le refus du partage, l’appropriation de ressources communes, la spéculation sont condamnables. Ce sont des attitudes qui nient la providence et contreviennent à la justice de Dieu.

Cette vision économique novatrice, cohérente avec l’ensemble de l’enseignement de Calvin, encourageait les réformés à l’esprit d’entreprise et au respect du travail au service de l’intérêt commun, légitimait à bénéficier raisonnablement de leurs fruits. Cela explique sans doute pourquoi, même minoritaires, ils ont joué un rôle particulièrement dynamique dans la vie économique, politique et sociale, et dans l’évolution de la civilisation occidentale.

Un amoureux de la beauté et des arts

L’image de sinistre rabat-joie, de tyrannique moraliste, qui colle à Calvin mérite d’être nuancée.

Le réformateur a, c’est vrai, imposé à Genève un régime de rigueur morale très sévère. Il a lui-même toujours vécu en ascète essentiellement voué à son œuvre. Ce qu’il croyait et prêchait était qu’on n’a pas le droit de faire n’importe quoi avec ce que l’on est ni avec ce que l’on a. Mais il était loin d’être un ennemi de la beauté, des plaisirs et des loisirs, ni même de la tolérance.

Dans les écrits de Calvin on trouve de nombreux passages lyriques sur les beautés, les saveurs de la création et la légitimité des plaisirs qu’ils procurent. La nécessité du repos y est valorisée au même titre que celle du travail. Ce que sa discipline combattait, c’était la paillardise, l’ivrognerie, la débauche. Ce qu’il préconisait c’était la mesure, la modération dans l’usage de toutes choses.

Calvin a été le promoteur du chant des psaumes pendant les offices religieux, qui est devenu une des caractéristiques des églises réformées. C’était pour lui une des manières de mobiliser tous les sens des fidèles à cette occasion. Et une des places qu’il accordait à l’art. Il considérait d’ailleurs tous les arts comme des dons de Dieu, et Dieu comme le premier artiste, qui s’exprime dans toutes les merveilles de sa création.

Promoteur de la langue française moderne

Calvin est le premier théologien à avoir diffusé une œuvre frondamentale en langue profane, le français, et pas seulement dans la langue latine qui était alors celle de l’intelligentsia.

Il est aussi reconnu comme un écrivain majeur par la qualité de son style. Il a contribué à faire du français une langue savante, apte à formuler et transmettre des idées, comme à en fixer l’écriture alors en pleine évolution. Ses écrits, que ce soient ses nombreux ouvrages ou les milliers de lettres qu’il a adressées aux plus puissants comme aux plus humbles de ses contemporains, ont changé les relations entre la population et l’Eglise en terres francophones. L’Eglise catholique, en réaction, a conservé l’usage quasi exclusif du latin, tandis que les Eglises protestantes généralisaient le français.

Les imprimeries de la Réforme, qui se sont développées surtout à Genève et Amsterdam, sont devenues du même coup des centres importants de diffusion du français en Europe et en France même, où la censure ne permettait pas pareille éclosion.

Il est démontré en tous cas que le réformateur, qui se disait volontiers timide, a montré une énergie et un talent certain de communicateur à l’échelle du continent, tirant un parti optimal des moyens de communication de son temps.

Vous trouverez des informations complémentaires notamment sur le site www.calvin09.org