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Le chrétien à l’épreuve de l’argent

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Le chrétien à l’épreuve de l’argent

Réflexions éthiques et bibliques [1]

Michel JOHNER*

L’argent est sans doute un des symboles les plus représentatifs de la société moderne, suscitant à la fois fascination et aversion. L’argent est vecteur de prestige et conserve en même temps un parfum de péché et de scandale. De nombreux penseurs (sociologues, anthropologues) ont démontré comment la «monétarisation de la vie sociale»a participé activement à l’émergence du monde dans lequel nous vivons, comme aussi à la «pétrification des rapports sociaux».

Interrogations contemporaines diverses

Dans la réflexion contemporaine, nombreuses sont les interrogations éthiques qui touchent à notre rapport à l’argent.

Le passage à l’euro, par exemple, va contraindre à l’apprentissage d’un nouveau code monétaire et à la reconstruction d’une mémoire des prix, déterminant aussi concrètement les comportements de dépenses.

Le succès de la carte bancaire est l’aboutissement d’un processus de dématérialisation de l’argent qui n’est pas non plus sans conséquences sur les pratiques et les représentations de l’argent. Beaucoup parlent de l’incitation à la dépense ou à l’endettement que constitue la carte bancaire. La carte serait une invitation continue, voire une injonction à consommer librement et à dépenser ce que l’on n’a pas. Elle procurerait un sentiment de légèreté et de placidité qui lève un certain nombre d’inhibitions dans les mécanismes de décision. D’autres, comme le sociologue Aldo J. Haesler, parlent plus profondément de «la dissolution de la conception réciprocitaire de l’échange» induite par la carte bancaire, et qui représente, selon lui, une véritable révolution anthropologique [2] . Paradoxalement, avec la carte bancaire (comme précédemment avec le chèque), on assiste également à une «repersonnalisation de la transaction» qui rompt avec l’anonymat des transactions en espèces (la monnaie fiduciaire). L’argent liquide, dès lors, reste la monnaie des opérations frauduleuses. L’argent liquide est le meilleur moyen pour garder l’anonymat.

L’extension et le succès de la Bourse ont fait grandir, dans la modernité, l’idée d’«une déconnexion possible entre l’enrichissement et le travail» (l’idée fantasmatique de pouvoir s’enrichir sans travailler). Au travers de la Bourse émergent également des masses financières considérables qui migrent, de par le globe, comme des vols d’étourneaux, sans jamais s’attacher ou se solidariser au sort des personnes dont elle tire cependant profit. D’où le développement d’un affairisme international qui pourrait ignorer les réalités humaines de la production, de la consommation et de la vie quotidienne dont il entend néanmoins profiter. Suivre la moindre évolution «en temps réel» et céder à la pression de l’analyse instantanée des événements dans le monde économique, c’est aussi privilégier la réflexion à court terme. La violence de la Bourse est en grande partie imputable à un «excès de vitesse décisionnelle», à laquelle l’informatisation contribue largement.

La mondialisation (comme abaissement des frontières douanières et uniformisation des règles d’échanges), dans laquelle ses partisans saluent une formidable liberté en expansion, et ses adversaires dénoncent une stratégie de conquête présentant une menace grave pour l’avenir de l’humanité (sorte de néocolonialisme). La chute spectaculaire des régimes communistes (dont celle de l’empire soviétique en 1991) a largement contribué à répandre l’idée qu’il ne peut y avoir d’autre système économique que celui de l’économie de marché, et a considérablement anesthésié la conscience occidentale sur les revers possibles du libéralisme économique. Beaucoup s’opposent à la mondialisation, aujourd’hui, en faisant remarquer qu’une mondialisation sans conscience ne peut qu’«augmenter la fracture entre les pays riches et les pauvres», en particulier les pays du tiers monde, endettés parfois jusqu’à l’asphyxie. L’équité de la compétition (ou la «liberté» de l’échange) est mise en question par les pouvoirs considérables que procure l’argent à celui qui en possède sur celui qui en est démuni. Il est notable, à ce propos, que la législation vétérotestamentaire sur l’argent ait eu le souci, précisément, de protéger le pauvre contre le danger d’être assujetti à l’esclavage. La distance entre la pauvreté et l’esclavage, sous l’éclairage biblique, est très étroite. La mondialisation est aussi critiquée par beaucoup «comme une menace pour la démocratie», dans la mesure où elle tend à subordonner les pouvoirs politiques nationaux aux contraintes du marché, à poser le primat de l’économique sur le politique (notamment en matière de politique sociale, d’emploi et d’environnement).

La monétarisation de la reconnaissance

Outre ces différentes questions, sera perçu par le chrétien comme particulièrement préoccupant le fait que l’argent, dans la pensée contemporaine, ait cessé d’être une valeur économique (c’est-à-dire un instrument, un outil) pour devenir une valeur en soi: «le symbole même de la réussite et de la reconnaissance» sociale.

Comme chrétiens, le thème de la «reconnaissance» nous est cher (proche cousin de celui de la justification que nous croyons accessible par la foi en l’œuvre de Jésus-Christ). C’est pourquoi, il ne peut nous laisser indifférents que la reconnaissance, dans la conscience contemporaine, soit de plus en plus monétarisée ou médiatisée par l’argent.

Fonctionnant comme un véritable «sacrement séculier», l’argent, aujourd’hui, est souvent la dernière référence commune survivante. En Occident, il a été mis au premier rang parmi les langages de la reconnaissance. L’argent est la seule langue que tout le monde comprenne encore.

A l’aune de ce critère, l’homme n’existe ou n’est reconnu que par ce qu’il a ou ce qu’il gagne. De telle sorte que lorsqu’il n’a rien ou ne gagne rien, l’homme, pourrait-on dire, n’existe pas. Face à l’argent, toutes les autres valeurs sont comme mises au second plan. Ce dont témoigne, par exemple, la multiplication d’actions en justice en vue d’indemnisations, dans des domaines de plus en plus nombreux et variés.

La déresponsabilisation personnelle face à l’argent

L’argent est reconnu aujourd’hui comme une notion complexe, qui ne désigne plus directement la «monnaie», au sens matériel du terme, mais une «puissance» économique. La richesse, ce n’est plus l’accumulation de la monnaie, mais le «pouvoir d’achat». C’est pourquoi il est devenu impossible de parler d’argent sans penser à la vie économique globale, l’argent possédé par l’individu n’ayant de valeur que dans la mesure où la vie économique globale, plus ou moins prospère, lui en attribue.

Mais à force d’insister sur le fait que l’enrichissement personnel résulte de combinaisons économiques lointaines et complexes, la responsabilité personnelle face à l’argent tend à être occultée. L’argent devient un fait englobé dans un type d’économie dont personne n’est responsable. Aujourd’hui, dans la conscience individuelle, il n’y a plus, à proprement parler, d’avares, de prodigues, de voleurs, de corrompus… (le corrompu ne peut être que l’autre… ou le système en général). Au bas de l’échelle, si un tel est un voleur, «ce n’est pas de sa faute», mais parce qu’il est dans des conditions économiques telles qu’il ne peut pas être autre chose, ou que la plupart de ses semblables font de même. Et en haut de l’échelle, si un chef d’entreprise est obligé de sous-payer ses ouvriers, de délocaliser ses firmes de production ou d’écraser et de ruiner ses concurrents, lui aussi se trouve justifié par le système et par ce qu’il appelle «les contraintes du marché». Ainsi, la référence au système offre à tous un merveilleux alibi. Et l’individu ne demande pas mieux que de croire ce discours qui lui apporte une forme d’excuse absolutoire dans son rapport à l’argent.

L’Evangile, en revanche, exprime très fortement la conviction que le cœur du problème de l’argent (et de toutes les injustices que celui-ci peut engendrer) se situe au plan personnel, dans le rapport passionnel (et spirituel) que l’individu entretient avec l’argent, et non dans les défauts objectifs de tel ou tel système économique, qu’il suffirait de changer pour que la justice ou l’équité triomphe. A sa lumière, le système économique le plus parfait, celui qui permettrait d’avoir la vie économique la plus équilibrée, se trouvera toujours mis à mal tant que l’individu n’aura pas fait face à la perversion de son rapport personnel à l’argent.

Cela ne signifie pas que l’insistance évangélique sur la responsabilité personnelle ait pour effet d’invalider toute réflexion ou réformes relatives aux systèmes économiques. L’éthique chrétienne, et notamment protestante, a au contraire produit de nombreux fruits dans ce domaine. Il lui importera néanmoins de ne pas tomber dans l’une ou l’autre des idolâtries économiques de notre temps [3] en se rappelant que les améliorations du système ne sont susceptibles de porter leurs fruits que dans la mesure où l’individu, conjointement, fera face, devant Dieu, aux ambiguïtés qui traversent son rapport personnel à l’argent.

Jean Calvin, par exemple, est souvent présenté comme étant le père du capitalisme (suite à la thèse de Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme). Il faut savoir, cependant, que la plupart des économistes aujourd’hui contestent la pertinence de cette thèse, tout en reconnaissant que Calvin a été le premier homme d’Eglise à apporter (sous certaines conditions) la caution de l’Eglise à la pratique du prêt à intérêt, donnant ainsi au capitalisme une sorte de «bénédiction baptismale» qui a fortement contribué à son développement, notamment dans les pays protestants [4] .

Le rapport à l’argent: un point névralgique

L’Evangile présente notre rapport à l’argent comme étant un aspect de notre personnalité particulièrement névralgique et révélateur. L’existence de nombreux préceptes bibliques touchant à l’argent (autant dans l’Ancien que dans le Nouveau Testament) témoigne aussi de l’importance de cette vulnérabilité, et du fait que notre rapport à l’argent constitue, de toute évidence, jusque dans la foi, un terrain glissant, une zone névralgique de notre être qui doit rester un lieu de vigilance.

Il est dit, dans l’évangile de Marc (12:41), qu’un jour, Jésus, se tenant à l’entrée du temple, «regardait comment chacun mettait son offrande dans le tronc». Ce qui l’intéresse, c’est bien le comment, soulignant par là le caractère d’épreuve, de pierre de touche, que peut constituer le rapport à l’argent dans la vie des croyants.

Dieu et Mammon

«Ne vous amassez pas des trésors sur la terre où les vers et la rouille détruisent et où les voleurs percent et dérobent, dit Jésus, mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où ni les vers ni la rouille ne détruisent et où les voleurs ne percent ni ne dérobent. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur (…) Et nul ne peut servir deux maîtres, car ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. C’est pourquoi je vous le dis: ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni de votre corps de quoi vous serez vêtus (…) car cela ce sont les païens qui le recherchent. Or, votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez premièrement son Royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par-dessus (…)» (Mt 6:19-34)

Lorsque Jésus, dans cette parole célèbre, désigne l’argent du nom de Mammon (Mt 6:24, Lc 16:13), il personnifie le pouvoir de l’argent, et le reconnaît comme étant susceptible de devenir pour l’homme une sorte de divinité «revendiquant la place et l’autorité qui sont celles de Dieu». L’argent, de toute évidence, est à ses yeux une puissance de nature spirituelle pour laquelle la monnaie n’est qu’une apparence, une manière d’être, une forme dont elle se sert dans sa relation avec les hommes.

Au niveau le plus profond de notre être, l’amour de Dieu et l’amour de l’argent lui apparaissent comme étant totalement contraires et exclusifs l’un vis-à-vis de l’autre. De plus, le Christ, parlant de Dieu et de Mammon, décrit la condition humaine comme étant «enfermée dans l’alternative d’être soumise à l’un ou à l’autre de ces deux maîtres». De telle sorte que la seule façon, pour l’homme, de ne pas être l’esclave de Mammon sera – et c’est bien là la pointe de son exhortation – de faire de Dieu son Maître, de faire allégeance au Royaume de Dieu (v. 33). Seule la justification par la foi est susceptible de libérer de l’esclavage de Mammon

Un des signes par lesquels se manifeste l’esclavage de l’argent, dans l’Ecriture, est aussi «l’insatiabilité de l’amour de l’argent»! «Celui qui aime l’argent n’est pas rassasié par l’argent» (Ec 10:19). L’argent devrait combler les attentes de celui qui aime l’argent, mais cette béatitude se retire, fugitive, lorsqu’il croit l’atteindre. Le bonheur-d’argent est comme une ligne d’horizon qui s’éloigne toujours et encore au fur et à mesure que l’homme cherche à s’en approcher. Cette caractéristique est aussi révélatrice du fait que l’amour de l’argent n’est jamais que le signe d’autre chose: le signe d’une soif d’autonomie, d’une faim de puissance, de dépassement, de certitudes «auto-acquises», d’amour de soi-même et d’indépendance. Comme l’a écrit J. Ellul: «Dans cette recherche hallucinée, haletante, ce n’est pas seulement la jouissance que l’homme recherche, mais l’éternité, obscurément.» [5]

La tentation véhiculée par l’argent

La richesse est tentation chaque fois que l’espoir mis en elle devient concurrent de ce l’on ne peut recevoir que de Dieu, en particulier l’assurance, la sécurité, la reconnaissance personnelle. Celui qui dispose d’une puissance, quelle qu’elle soit, a toujours pour tentation de rapporter à cette puissance son amour, son espérance, sa sécurité. L’abondance matérielle, en particulier, est propre à éveiller en l’homme l’idée de pouvoir se passer de Dieu. Ainsi que prie l’auteur des Proverbes: «Ne me donne pas la richesse, de peur qu’étant rassasié je ne te renie et ne dise: qui est l’Eternel?» (Pr 30:8) La tentation qui frappe à la porte de l’homme qui est dans l’abondance, c’est d’ignorer qui est l’Eternel, de se satisfaire de ce qu’il possède et de ne plus voir ce que Dieu vient faire dans sa vie, c’est de s’emparer de ce que Dieu donne et d’en faire sa chose, au lieu de rendre grâce et de rendre gloire. Ce qui séduit l’homme au travers de l’argent – compte tenu de son statut d’équivalent général –, c’est l’ambition de l’indépendance, l’idée d’une forme de sécurité autarcique, la pensée de l’autonomie vis-à-vis de Dieu.

L’esclavage de l’argent jusque dans la pauvreté

Cela dit, il est important de prendre conscience du fait que l’esclavage de l’argent, dont l’Evangile veut libérer, est un esclavage qui peut être vécu, non seulement dans la richesse, mais tout autant dans la pauvreté! Face à la tentation de l’argent dont Jésus parle, le pauvre n’est pas mieux disposé que le riche. La puissance de l’argent est susceptible d’assujettir les pauvres autant que les riches. Les uns, par l’accumulation, les autres par le désir, le souci, la frustration, et tous, de la même manière, par la convoitise. De même que l’accumulation est une sujétion de l’homme à ce qu’il possède, l’envie ou la frustration est une sujétion de l’homme à ce qu’il n’a pas. Tous deux sont esclaves de l’argent. La liberté chrétienne est autant méconnue par l’un que par l’autre!

Dans l’optique des évangiles, ce n’est donc ni la pauvreté qui justifie (ainsi qu’a pu l’enseigner une certaine théologie politique) ni l’abondance qui condamne! La suprême tentation du pauvre, ce serait de se déclarer juste du fait de sa pauvreté. Parce qu’il est pauvre, il lui semble que le mal lui soit légitime et que Dieu n’a qu’à justifier. Ce serait, de sa part, passer complètement à côté de l’Evangile.

La liberté chrétienne

Transformer le rapport de l’homme à l’argent, l’introduire en une forme nouvelle de liberté, révolutionnaire autant pour celui qui possède que pour celui qui ne possède pas, sera l’un des fruits directs de la justification par la foi en l’œuvre rédemptrice accomplie par Jésus-Christ (en faveur des pécheurs insolvables que nous sommes).

L’apôtre Paul, par exemple, désigne le contenu de cette liberté lorsqu’il dit aux Philippiens:

«J’ai appris à me contenter de l’état où je me trouve. Je sais vivre dans l’humiliation et je sais vivre dans l’abondance. En tout et partout, j’ai appris à être rassasié et à avoir faim, à être dans l’abondance et à être dans la disette. Je puis tout par celui qui me fortifie.» (4:11-14)

Cette capacité nouvelle apparaît à l’apôtre, non seulement comme un fruit direct de la victoire du Christ, mais également comme étant dans la vie d’un homme l’une des libérations les plus difficiles à obtenir. Comme s’il disait que celui qui parvient à surmonter l’argent peut tout surmonter, car il n’y a pas de libération plus difficile que celle-là! Et c’est à ce sommet-là que la foi chrétienne veut nous élever!

Etant justifié par l’appropriation des mérites d’un Autre, Jésus-Christ, il importera beaucoup moins au croyant, en ce monde, d’avoir du bien ou de ne pas en avoir. En matière d’argent, l’attitude qui traduira son christianisme (et constituera un aspect de son témoignage) sera de pouvoir être heureux dans l’état où il se trouve… sans faire des efforts démesurés pour gagner plus d’argent qu’il n’en a, ni éprouver de l’embarras lorsqu’il lui sera donné de connaître l’abondance. C’est l’affection des choses d’en haut qui débouche, spontanément, sur une désaffection proportionnelle des choses d’en bas (Mt 6:19). C’est un bouleversement de la hiérarchie des valeurs auxquelles il était précédemment attaché.

Cette liberté, soulignons-le encore une fois, est appelée à s’exprimer autant dans la pauvreté que dans la richesse. Pour les chrétiens évangéliques, aujourd’hui, la difficulté principale, me semble-t-il, n’est pas tant la possibilité de vivre dans la pauvreté, qui leur est assez familière, mais c’est l’autre: la possibilité de demeurer l’ami de Dieu dans la richesse! Reste encore solidement chevillée à leur pensée l’idée que la pauvreté ou le dépouillement seraient porteurs devant Dieu de vertus intrinsèques et objectives.

Aussi est-il important de dire que la vraie liberté vis-à-vis de l’argent, ce n’est pas nécessairement de tout donner! Surmonter l’argent, c’est pouvoir vivre de même, rester le même, être consacré de même à Dieu, que l’on ait peu d’argent ou que l’on en ait beaucoup! Si la réponse chrétienne au problème de l’argent n’est pas une fuite en avant dans l’accumulation des richesses, ce n’est pas davantage le vœu d’abandonner tous ses biens aux pauvres, car ce serait, encore une fois, chercher une solution objective à une maladie qui ne peut trouver son remède que dans l’établissement d’un rapport de confiance personnelle en la grâce manifestée en Jésus-Christ.

On rencontre parfois, jusque dans les milieux évangéliques, un certain «misérabilisme» qui repose, lui aussi, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, sur une idolâtrie de l’argent, mais que j’appellerais une «idolâtrie à l’envers»: l’idée que le dépouillement serait en soi, et objectivement, porteur de vertu (ou au contraire la richesse intrinsèquement mauvaise) [6] . Alors que l’Ecriture nous avertit du contraire: la première épître aux Corinthiens, par exemple, emboîte le pas aux prophètes pour dire que le don de ses biens est un acte qui peut être inspiré par des motifs qui n’ont rien à voir avec l’amour, et que l’Evangile ne saurait cautionner (chap. 13). Le don, en particulier, peut toujours dégénérer en «aumône», avec tout ce que celle-ci peut avoir de désagréable pour ceux qui la reçoivent: l’affirmation de la supériorité du donateur, qui lie l’obligé, qui force sa reconnaissance, qui l’humilie et le réduit à plus bas qu’il n’était. L’Eglise ne saurait donc faire le culte du dépouillement. Car jusque dans le dépouillement ascétique, Mammon, parfois, règne encore!

Comme l’a écrit Jean Calvin, «l’Evangile ne commande point aux chrétiens de laisser leurs possessions, mais seulement il requiert que leurs esprits ne soient point enterrés en elles. Celui qui se reconnaîtra pèlerin en ce monde usera des choses de ce monde comme des choses d’Autrui, c’est-à-dire comme de celles qui lui sont prêtées pour un jour.» [7]

En bref, les chrétiens sont appelés à rechercher d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, à orienter et construire leur vie autour de cette recherche prioritaire. Mais le reste ne leur sera pas moins «donné par-dessus», pour reprendre la promesse de Jésus. Remarquable est aussi à ce propos le vœu de Salomon qui choisit de ne demander à Dieu ni la richesse, ni la puissance, mais la sagesse… et à qui Dieu répond par cette promesse extraordinaire: «Puisque tu ne demandes pas la richesse… je te donnerai en outre ce que tu n’as pas demandé.» (1 R 3:6).

Pour une éthique chrétienne de la richesse

Ainsi, s’exprime également, dans la pensée chrétienne, ce que l’on pourrait appeler une éthique de la richesse. De son point de vue, l’argent en soi n’est ni intrinsèquement bon, ni intrinsèquement mauvais. Il est un instrument dont l’homme doit apprendre à bien user et à mettre au service de la vocation que Dieu lui adresse, comme aussi du témoignage qu’il l’appelle à rendre.

En particulier, il s’agit de faire pénétrer la gratuité dans le monde qui lui est le plus étranger, le plus hostile: le monde de la vente, de la compensation, de la concurrence. Jésus, pourrait-on dire, demande à ses témoins de pénétrer dans le monde où tout s’achète et tout se vend, pour y faire briller le don et la grâce [8] .

Le chrétien est appelé à utiliser les biens que Dieu lui donne de telle façon que les actes qu’il accomplit parlent aux hommes qui l’entourent, non seulement de l’appartenance de toutes choses à Dieu (c’est le sens de l’offrande qu’il fait), mais aussi de la gratuité de son élection, comme aussi de l’abondance de sa grâce.

Dans le cadre de l’entreprise, notamment, le chrétien recevra vocation de travailler au développement d’une éthique soucieuse de justice, qu’il placera à la fois sous le signe de la mémoire (vis-à-vis de ceux qui ont porté l’entreprise) et sous le signe de l’espérance. Refusant de soumettre l’entreprise à la dictature des «évidences» immédiates (les «contraintes du marché»), il favorisera le temps long dans ses appréciations, et s’efforcera de développer une éthique d’espérance, attachant plus de valeur aux personnes qu’aux biens.

Sans tomber dans les travers de la «théologie de l’abondance», il n’est pas abusif de dire que la richesse peut aussi revêtir une dimension prophétique. La richesse de Salomon, par exemple, fut un signe et une prophétie: cette richesse ne fut pas la sienne, mais celle du Royaume eschatologique dont elle était les prémices. Elle était annonciatrice.

Dans la tradition puritaine, la fortune venant sanctionner le bon exercice du métier a souvent été interprétée comme une confirmation de la vocation, voire de l’élection (cf. thèse de M. Weber), créant le risque que ceux qui font fortune s’annexent du même coup la justification. Dans les Ecritures, cependant, il est notable que Dieu ne lie pas forcément sa bénédiction à ce signe. C’est la grande leçon que Job dut apprendre, que la bénédiction reste sur lui malgré ses revers de fortune [9] .

Attachés à l’idée puritaine, certains auteurs ont établi une relation de cause à effet théologique entre l’essor du protestantisme et la prospérité économique des différents pays européens à partir du XVIIe siècle. Xavier Couplet, par exemple [10] , affirme qu’en Europe occidentale le PNBH (produit national brut par habitant) des pays à dominante protestante est supérieur à celui des pays catholiques: «En moyenne un juif, un confucianiste ou un protestant produit trois fois plus qu’un catholique, huit fois plus qu’un orthodoxe, quatorze fois plus qu’un musulman, et vingt à trente fois plus qu’un bouddhiste, un animiste ou un hindou.» [11] Mais d’autres spécialistes, comme Emmanuel Todd [12] , tout en identifiant très nettement le développement économique de l’Europe à partir du XVIIe siècle à la montée en puissance des pays protestants, le rattachent au développement de l’éducation induit par le protestantisme, et non à des considérations relative à une théologie de la richesse. De son point de vue, ce serait l’alphabétisation protestante de masse qui, dans une seconde phase, et par accident [13] , se serait répercutée sur l’activité économique.

Des actes symboliques de détachement

La libération de l’emprise de l’argent, fruit de la libération qui est en Jésus-Christ, peut aussi inspirer ce que j’appellerai des actes symboliques de détachement ou de renoncement.

Abraham, qui avait pour lui de grands biens lorsqu’il reçut la vocation que l’on sait, quitta la ville où il habitait et, avec elle, répudia une partie de sa richesse. Plus tard, Abraham refusa également que la richesse soit une cause de conflit avec son neveu Loth et se sépara de lui en lui laissant choisir la meilleure part. Ce sont là des actes de détachement par lesquels Abraham, le père des croyants, a manifesté concrètement la seigneurie de Dieu sur l’ensemble de sa vie et de ses biens.

Dans la première Eglise, on voit également, dans le même esprit, des chrétiens abandonner leurs richesses pour les mettre en commun, pratiquant ainsi une sorte de jubilé (Ac 4:32-37). Je ne crois pas, personnellement, à la pratique d’un communisme dans l’Eglise primitive, car l’Evangile n’a jamais considéré l’abandon des richesses comme obligatoire [14] . En revanche, il a inspiré à de nombreux croyants des actes symboliques de détachement et de renoncement. Nécessaires, soit pour eux-mêmes, afin d’éviter leur engourdissement et entretenir leur liberté vis-à-vis de l’argent, soit pour leur témoignage, dans un monde où tout se vend et rien ne se donne.

S’il travaille dans les affaires, par exemple, le chrétien éprouvera certainement le besoin de faire des pauses dans la recherche du profit. C’est une sagesse que le Saint-Esprit lui inspirera. Il lui sera important, à certains moments, de savoir quitter des yeux la courbe obsédante du produit intérieur brut, ou les fluctuations lancinantes des produits financiers, et de faire acte de reconnaissance vis-à-vis de Dieu et du prochain que Dieu a placé à ses côtés.

Ce ne sont pas là des obligations, dans la foi, mais des actes de liberté, qui ont toute leur place et leur valeur pour l’entretien de la vigilance chrétienne vis-à-vis du pouvoir de l’argent.

Le désert et la sobriété

Un détour momentané par le désert peut aussi s’avérer profitable, dans un itinéraire spirituel, pour redécouvrir les vraies valeurs. Loin des fastes et des mirages de l’Egypte, Dieu a réappris aux enfants d’Israël ce qui comptait le plus pour leur vie. Dieu, dans sa pédagogie, les a fait passer par cette épreuve afin qu’ils apprennent à se rassasier des vraies richesses, et fassent (ou refassent) l’apprentissage de la liberté. Mais le périple de l’Exode, nous le savons, s’est aussi achevé dans «un pays où coulent le lait et le miel», un pays d’abondance donc!

Ce qui a été dit plus haut de l’éthique de la richesse ne doit pas nous dissimuler à quel point il peut aussi être difficile de rester vigilant dans l’abondance. Il est facile pour le riche de se déclarer détaché. Mais l’est-il vraiment? C’est pourquoi, le croyant qui veut se prémunir contre la séduction de l’argent aura toutes les raisons d’adopter un style de vie que je qualifierai de sobre, à égale distance de la richesse et de la pauvreté (par allusion à la fameuse prière des Proverbes).

Sans tomber dans les travers d’une ascèse austère et prétentieuse, la spiritualité chrétienne inspire, en effet, une forme de sobriété propre à maintenir l’esprit éveillé et vigilant. La sobriété désigne une certaine modération dans l’usage des biens de ce monde. Elle désigne le contraire d’un abandon ou d’une ivresse qui nous ferait oublier l’essentiel.

Dans la première épître aux Corinthiens, l’apôtre met en relation la sobriété et l’espérance de la fin en disant: «Le temps est court, frères, désormais (…) que ceux qui achètent soient comme s’ils ne possédaient pas, que ceux qui usent du monde soient comme s’ils n’en usaient pas réellement.» (1 Co 7:29-31) Par ces paroles, Paul invite moins à l’indifférence vis-à-vis des réalités temporelles qu’à la vigilance, pour éviter qu’en cette heure particulière, qui est la dernière, notre esprit ne s’enlise dans des préoccupations secondaires, ne s’attache aux choses avant-dernières plus qu’aux choses dernières.


* M. Johner est doyen de la Faculté libre de théologie réformée d’Aix-en-Provence, où il enseigne l’éthique.
[1] Nous recommandons, comme introduction à l’éthique chrétienne de l’argent, la lecture de deux ouvrages: J. Ellul, L’homme et l’argent (Lausanne: Presses Bibliques Universitaires, 1954, 1979), et F. de Coninck, La justice et l’abondance (Québec: La Clairière, 1997).

[2] Cf. A. J. Haesler, Sociologie de l’argent et postmodernité (Genève et Paris, 1995); De Boek, «Eléments pour une sociologie de l’argent. La monnaie-plastique», La Revue européenne des sciences sociales, Bruxelles, nº 11 (1986),18-19; Le nouveau doux commerce, dans Questions d’argent, collectif sous la direction de J. P. Pouilloud et V. Guienne (Paris: Desclée de Brouwer, 1999).

[3] Comme l’a écrit J. Ellul: «Rien dans le christianisme n’interdit de choisir une action libérale ou socialiste, à condition de garder le sens du relatif, et un exact scepticisme pour ces recettes inadéquates, et à condition surtout de ne pas faire de cette action une conséquence directe et naturelle de la foi chrétienne.» L’homme et l’argent (1979), 26.

[4] Pour plus de développements sur le sujet, et les conditions sous lesquelles Calvin s’est prononcé en faveur du prêt à intérêt , cf. A. Biéler, La pensée économique et sociale de Calvin (Genève: Publications de la Faculté des sciences économiques et sociales de l’Université de Genève, 1959), 453-469.

[5] J. Ellul, L’homme et l’argent, 65.

[6] Par exemple, la façon dont certains protestants critiquent les dépenses somptuaires pratiquées dans le cadre du catholicisme me semble tout à fait significative à cet égard (et avec des arguments qui sont curieusement la réplique exacte de ceux qui ont été opposés dans l’évangile à l’offrande de parfum).

[7] Cf. J. Calvin, Première épître aux Corinthiens (Aix-en-Provence/Marne-la-Vallée: Kerygma/Farel, 1996), 129.

[8] Comme le dit Jacques Ellul, «donner, c’est ôter à l’argent son caractère de puissance, arracher son caractère sacré. (…) Les puissances du don sont innombrables: il détruit la puissance de l’argent, et fait pénétrer celui qui le reçoit dans le monde de la grâce. Il entreprend un nouveau circuit de causes et d’effets.» L’homme et l’argent, 147.

[9] Au travers de l’Ancien Testament, de façon générale, il faut cependant reconnaître que la richesse des injustes reste un scandale. Le psalmiste, par exemple, fait largement retentir cette indignation: la richesse des injustes, à ses yeux, relève pratiquement de la profanation (l’homme qui défie Dieu et reste cependant riche, avec l’apparence de la bénédiction).

[10] X. Couplet, coauteur de l’ouvrage Religion et développement (Paris: Economia, 1998).

[11] «Economie: essor ou déclin, tout est affaire de théologie», Le Christianisme au XXe siècle (automne 2000), interview.

[12] E. Todd, anthropologue, auteur de l’ouvrage L’invention de l’Europe.

[13] «Le dynamisme économique protestant est un accident», interview d’E. Todd, dans Réforme, nº 2791, 8 – 14 oct. 1998, dossier économie, 8.

[14] Si Ananias et Saphira ont été sévèrement punis, ce n’est pas pour avoir voulu garder pour eux la moitié de leurs biens, mais c’est pour avoir présenté la moitié de leur bien comme étant le tout.