Placer son argent

1Alix, célibataire, 30 ans, s’interroge sur l’argent dont elle dispose. Après avoir dû faire face à de nouveaux besoins – notamment un logement à Paris – et au remboursement de son prêt d’études, elle ressent un appel à envisager un style de vie plus évangélique. Elle veut poser des choix face à l’argent, qui tiennent compte de la solidarité et de la justice sociale. 

Des paroles la taraudent, comme celles de Paul à Timothée : « Nous n’avons rien apporté dans le monde, et de même nous n’en pouvons rien emporter. Lors donc que nous avons nourriture et vêtement, sachons être satisfaits. Quant à ceux qui veulent amasser des richesses, ils tombent dans la tentation, dans le piège, dans une foule de convoitises insensées et funestes, qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition. Car la racine de tous les maux, c’est l’amour de l’argent (…) Aux riches de ce monde, recommande de ne pas juger de haut, de ne pas placer leur confiance en des richesses précaires, mais en Dieu qui nous pourvoit largement de tout, afin que nous en jouissions. Qu’ils fassent le bien, s’enrichissent de belles oeuvres, donnent de bon coeur, sachent partager » (1 Timothée 6,7-9 ; 17-18).

Face à face tendu avec l’argent

Force est de reconnaître que se risquer dans un face à face avec l’argent s’inscrit dans un combat, car il n’est pas possible de prendre une décision une fois pour toutes. Des résistances enracinées depuis l’enfance viennent au jour : peur du manque, absence de liberté, esprit de captation… ou bien, au contraire, des attitudes désinvoltes, voire de prodigalité, se manifestent comme « claquer du fric » en une soirée pour assouvir tel besoin, ou répondre sur le champ à telle offre d’évasion pour un week-end.

Des contradictions sont à assumer à propos de chaque option de notre vie (choix professionnel, achat, loisirs…) car si nous n’y prenons garde, la tentation de possession peut entraver nos décisions et drainer avec elle son cortège de peurs. Ainsi nous n’entreprenons rien par peur de tout perdre, ou bien, pour conserver ce que nous avons, nous nous protégeons, nous cadenassons maison et coeur, nous nous auto-justi.ons. Une tension entre l’avoir et l’être s’éprouve, d’autant plus que de nouveaux besoins peuvent être créés par les nombreuses sollicitations. Les banques nous abreuvent de publicités sur de nouveaux produits financiers, ou les sites Internet promettent toujours plus sans risque de perte. Comment alors apprendre à user de l’argent et choisir ce qui est bon pour sa vie et celle des autres, proches ou plus lointains ?

Pas de solution «prêt à porter»

Comme pour Alix, un long et lent travail de discernement va commencer, vécu par étapes, dans un permanent questionnement, éclairé par diverses sources, notamment la doctrine sociale de l’Église, et par des échanges avec d’autres.

Même pour une vie nourrie par la Parole de Dieu et l’enseignement de l’Église, il n’existe pas de solution « prêt à porter ». C’est à chacun d’ouvrir les chemins d’une éthique financière responsable. D’ailleurs, il arrive que la question reste longtemps dans l’ombre, voire dans le refus, jusqu’au jour où une parole peut jaillir, exprimant des choix financiers envers une redistribution à des oeuvres ou une épargne rémunératrice. Par exemple Alix a décidé d’affecter 5 % de ses revenus à des organismes humanitaires et de constituer une réserve financière à long terme pour faire face à l’avenir.

Alors, de nouvelles questions surgissent : que soutenons-nous par nos dons ? De quelles informations disposons-nous ? Au-delà du don, à quelle solidarité sommes-nous appelés? Le jésuite Étienne Perrot nous donne quelques critères fort éclairants : « Qu’il s’agisse de fonds de partage, ou de la piécette glissée au quémandeur du métro, l’important est de restaurer la crédibilité du demandeur. Une éthique de la réciprocité en est la condition. Dans tous les cas, nous avons à nous poser au moins trois questions et à réfléchir aux conséquences de nos libéralités : Quel est l’objet social de l’organisme qui sollicite ma contribution volontaire ? (critère de crédibilité) ; comment notre argent va-t-il toucher réellement ceux que je veux aider ? (critère d’efficacité) ; quel contrôle des procédures internes peut nous garantir une transparence suffisante? (critère de réciprocité » (1).

Il est important de bien s’informer

Quant au choix à poser pour les produits d’épargne, l’exercice s’avère difficile. Où placer, sachant que tout ce qui est techniquement possible n’est pas toujours licite ? Certaines activités ne mettent-elles pas en péril la survie de l’humanité, alors que d’autres peuvent y contribuer ? Avons-nous le droit de nous enrichir au détriment des autres ? Comment s’y retrouver devant la multitude des offres : SICAV, fonds de placement, dits de partage ou éthiques, qui rivalisent d’astuce pour attirer les épargnants en promettant des rémunérations élevées ? Pouvons-nous réaliser des investissements financiers en accord avec une éthique fondée sur le respect et le développement de toute personne ? La tentation est grande de nous décharger de nos responsabilités sur des organismes qui garantiraient le caractère éthique de nos placements.

Le devoir d’information et de dialogue avec des professionnels de la finance et des acteurs de l’économie est devenu indispensable. Par eux, on apprend qu’il existe de nombreux fonds dits éthiques ou socialement responsables qui consistent à n’investir que dans des sociétés répondant à des critères d’acceptation (par exemple l’écologie, les rapports sociaux…) ou de refus (tels que l’armement, l’exploitation des enfants, le non-respect de l’environnement…). Sont proposés également des produits d’investissement solidaire, où au moins 10 % du montant investi sont destinés au financement de projets (réinsertion, logement social, développement régional, développement des pays du Sud…). Certes, l’action peut être dérisoire, mais elle n’est jamais inutile si elle est persévérante, cohérente et réalisée conjointement avec un grand nombre, en lien avec des organismes compétents.

Le territoire de l’argent bouge tout le temps

Quoi qu’il en soit, et si nécessaire soit-il de s’interroger sur notre argent et de se faire conseiller, il restera à chacun de se laisser renouveler par l’Esprit de Dieu dans les décisions à prendre : exigence de conversion permanente : « Nous avons à vivre avec notre maladresse à l’égard de l’argent… Il n’y aura jamais d’acquis car le territoire de l’argent bouge tout le temps… Il y a en permanence à se reposer les questions… », affirme Robert Rochefort, directeur du CREDOC (2).

Dans la gérance des biens reçus, au regard des événements personnels, du monde environnant et des urgences à honorer pour que justice soit faite, nous aurons toujours à nous décider en conscience, sachant que l’argent est fait pour l’homme et non l’homme pour l’argent.
 

1) Étienne Perrot, dans le Rapport sur l’argent des Semaines sociales de France (Bayard, 2004, p. 206).
 
2) Robert Rochefort, idem, p.

Février 2006
Croire.com