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Vie de Jude frère de Jésus

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Françoise Chandernagor n’est pas une auteure très prolixe. Sa bibliographie complète doit compter une quinzaine de livres en trente-cinq ans de vie d’écrivain. On est loin des forçats de la plume qui pondent avec régularité leur roman de rentrée littéraire. C’est que la dame a pour habitude de faire dans le roman historique, et que dans ce domaine particulier de la littérature, il vaut mieux réaliser un très bon et long travail de recherche si l’on ne veut pas voir son livre éreinté par la corporation des historiens lors de sa sortie. On peut donc faire confiance à F. Chandernagor pour se prémunir et nous offrir des livres au plus près de la vérité historique du moment.

Dans le cas de « Vie de Jude, frère de Jésus », elle savait s’exposer à une double critique : celle, habituelle des historiens, mais aussi, en l’espèce celle des théologiens, qui ne sont pas gens plus tendres que les précédents. Elle a donc inclus dans son livre, en guise de bouclier, un gros dossier d’une quarantaine de pages serrées appelé « L’atelier de l’auteur » où elle explique ce qu’elle a consulté comme livres de théologie, quelles versions bibliques elle a utilisées et, en fin de compte, quels sont ses points de vue. Je conseille au lecteur curieux de commencer par ce texte, car il éclaire remarquablement le roman.

Car c’est bien d’un roman qu’il s’agit. Une « vie de » consacrée au petit frère de Jésus de Nazareth, que les chrétiens tiennent pour le Christ et le Fils de Dieu incarné, venu racheter les péchés des hommes et les réconcilier avec Dieu le père. Rien que ça. Toucher à ce sujet vous valait le bûcher des siècles durant. Cela peut aujourd’hui encore vous valoir une sévère campagne de presse intégriste : Martin Scorsese (et à travers lui Nikos Kazantzakis l’auteur du roman) en a fait l’expérience avec « La dernière tentation du Christ » – que je tiens pour ma part pour un des plus beaux romans du XXème siècle ! Certes, c’est bien du petit frère qu’elle nous parle, personnage peu flamboyant, sur lequel la Bible ne dit presque rien (il y a une très courte lettre qui lui est attribuée dans le Nouveau Testament) et la Tradition pas grand-chose. Le sujet est donc bien choisi, offrant peu de possibilités de contestation si on a fait un travail préparatoire sérieux. Ce que Françoise Chandernagor savait fort bien. Son personnage est en grande partie fictionnel car il faut bien remplir les blancs d’une biographie quasi-inexistante. Mais c’est le frère qui est problématique !

Comment parler de Jésus sans tomber dans l’image pieuse ? En limitant au maximum les passages directs le concernant, car l’auteure sait bien qu’elle est attendue à l’orée du bois sur ce terrain. Mission accomplie : je ne vois pas ce que l’on pourrait reprocher de grave à son Jésus. Les années de sa vie avant son ministère prophétique sont intelligemment escamotées par un départ de la maison familiale. Le ministère lui-même est réduit à quelques épisodes soigneusement « bétonnés ». Une bonne partie du roman se passe après sa mort, légitimement, car Jude vit longtemps après son frère exécuté. Jude est dans l’ombre de Jacques, le frère plus âgé, sur lequel la Tradition nous en dit plus. Jude est un obscur ; il n’est pas un apôtre au sens du ministère, il est un serviteur. Cette humilité est très bien rendue. On s’attache à cet homme simple qui se forme peu à peu à la connaissance religieuse et organise la communauté. Il n’est pas charismatique mais il croise des hommes qui le sont, comme l’apôtre Paul, dont le portrait est très savoureux. Jude ressemble à ces éminences grises de la politique et de l’histoire, qui finissent par livrer leurs portraits des grands qu’ils ont servis ou croisés. Le roman est très réussi et s’achève sans nous faire assister à la mort de Jude, comme en suspension.

Mais le vrai nœud gordien de ce livre est ailleurs, et Françoise Chandernagor le sait très bien, c’est la raison-même de son texte technique final. C’est le mot « frère » du titre qui est explosif. Car, contre toute vérité historique et vraisemblance linguistique, l’Eglise Catholique Romaine (et les Orthodoxes aussi) maintient la fiction d’un Jésus Fils Unique de Dieu par Marie. C’est là un véritable dogme de l’Eglise, associé à l’Immaculée Conception, celui de la virginité perpétuelle de Marie. Malgré l’accumulation de preuves des chercheurs, le Vatican continue à maintenir cette version que plus personne ayant accès aux textes originaux ne saurait accepter. Françoise Chandernagor adopte la position protestante qui reconnaît la conception miraculeuse de Jésus mais lui attribue également une fratrie. Puisse ce livre, sérieux et d’une auteure qui n’a rien d’une dangereuse passionaria, faire définitivement bouger les choses. La fratrie de Jésus n’enlève rien à la divinité de Jésus, mais au contraire elle renforce son incarnation. Le roman le rend très bien, notamment dans les rapports entre Jésus et Jacques.

Cette lecture est passionnante, encore plus pour un lecteur confirmé de la Bible. On se prend à rechercher les correspondances, à épier les divergences, à admirer ou pas les inventions de l’auteure pour combler les lacunes des récits. C’est avec regret que j’ai refermé ce livre et je pense qu’il en sera de même pour beaucoup d’entre vous. Il rejoint la toute petite collection de livres intéressants et respectueux sur ce sujet. Ce n’est pas un moindre mérite.

Jean-Michel Dauriac